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Gradiva Esquisse I

de Raymonde Carasco, France, 1978, expérimental, 16 mm, coul., 25'.

 

Raymonde Carasco souhaitait réaliser une adaptation de la Gradiva de Jensen contre l'in­terprétation de celui qui rendit ce texte inou­bliable, Freud. Avec Bruno Nuytten, elle com­mença par effectuer des essais sur le motif fétichisé par le protagoniste masculin de la nou­velle, la pose gracieuse d'un pied de jeune fille passant sur une pierre à Pompéi. Raymonde Carasco expérimenta six vitesses différentes, de cinq cents à cinquante images par seconde. Le film se confondit avec son esquisse et devint une leçon d'adaptation de la pensée littéraire au cinéma: quel besoin de restituer l'entourage fic­tionnel, alors que, dans la simple série des ralen­tis différentiels qui décomposent le gracieux mouvement de la cheville, se prouve l'insuffisance de la démonstration freudienne ? On peut en effet comprendre ainsi la version carascienne de la Gradiva : s'arrêter sur un motif, le laisser revenir encore et encore, faire varier à son sujet les modalités descriptives en termes de défilement cinétique, de lumière et de son, tout cela ne relève pas d'une pathologie ; car il ne s'agit pas d'en feindre la résurrection, mais de témoi­gner en faveur du caractère interminable des choses. Ici l'insistance rend hommage à la vibration profonde que produit tout phénomène vivant, aussi simple, aussi éphémère soit-il, lors­qu'il est considéré avec l'attention que son pas­sage dans le monde requiert. Gradiva propage la vibration de plusieurs façons : grâce à la série monumentale des ralentis ; grâce au souffle de la flûte ; grâce à l'envolée finale de la jeune fille courant dans les ruines nocturnes ; et grâce aussi, malicieusement, nous le découvrons en fin de générique, au fait que le personnage de la Gradiva est joué par deux jeunes filles au lieu d'une. Ainsi le fétichisme n'est plus ni fixation ni arrêt, il se voit réinterprété en laboratoire de la contemplation, et le tracé d'un pas devient le site d'un approfondissement à ce jour unique des vertus descriptives du cinéma. Gradiva est ce film sur la décomposition du sensible que le cinéma attendait depuis la fin des expériences inaugurales de Marey et Lucien Bull.

Jensen, qui animait les bas-reliefs, est un grand cinéaste ; Freud, qui maniait le verbe comme personne, un romancier génial; et Raymonde Carasco, théoricienne de la sensation, une ana­lyste profonde

Article de Nicole Brenez, dans Une encyclopédie du court métrage français, Festival Côté court, Editions Yellow Now, Belgique, 2004.

 

 

 

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